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Le marketing peut-il sauver une langue?

26 Fév

Le Machu Picchu, majestueuse citadelle inca située au Pérou, élue merveille du monde, est bien connue du grand public. Mais la signification de son nom l’est moins. Machu picchu signifie littéralement « vieille Montagne » en quechua ; les connaisseurs sauront que les ruines sont surplombées par le Wayna Picchu, la « jeune montagne ».

Le quechua, pour ceux qui ne l’associent pas seulement à une marque sportive connue, évoque ainsi des terres mystérieuses, un « temple du soleil[1] » caché dans les montagnes, une culture fascinante. Pourtant, la langue se perd, faute de transmission intergénérationnelle.

Deux raisons expliquent le désintérêt des locuteurs pour cette langue[2] : la mauvaise image associée au quechua et son faible usage dans la vie courante, à la fois cause et conséquence de son statut de langue inférieure.

A Lima, les migrants d'origine andine se réunissent régulièrement pour des concours de danse. On y parle rarement quechua.

En effet, au Pérou, des décennies de discriminations contre les personnes originaires des Andes, qui sont historiquement en majorité de langue quechua (la deuxième langue la plus parlée étant l’aymara), ont donné au quechua l’image d’une langue inférieure. Cette langue autochtone, parlée avant l’arrivée des colons espagnols, était utilisée comme langue vernaculaire sur l’ensemble du territoire inca, même si d’autres langues étaient également parlées dans les différentes régions de l’empire. Les espagnols ont eux-mêmes favorisé l’usage de la langue, car elle leur permettait de se faire comprendre largement (malgré les différences entre les types de quechua selon les régions) sans avoir besoin d’apprendre les autres langues autochtones. Peu à peu, avec l’expansion de l’espagnol, seuls certains îlots, généralement ruraux et très défavorisés, ont maintenu le quechua comme seule langue de communication. Aujourd’hui, on estime entre 7 et 8 millions le nombre de locuteurs quechua, dont un peu plus de 3 millions au Pérou[3], mais le nombre de monolingues quechua est beaucoup plus faible : la plupart des quechuaphones parlent également espagnol.

La disparition progressive du quechua est intimement liée aux stéréotypes négatifs associés aux andins, considérés comme paresseux, pauvres et alcooliques. Les locuteurs quechua sont en grande majorité des agriculteurs, vivant dans des conditions difficiles (pauvreté, manque de transports, d’écoles, isolement par rapport aux villes). Le quechua symbolise ainsi non seulement l’appartenance à une classe culturelle mais aussi sociale, les locuteurs quechua étant en moyenne beaucoup plus pauvres que les locuteurs monolingues de langue espagnole. Une pauvreté qui se couple avec des critères de genre et de situation géographique, puisque les personnes les plus pauvres sont les femmes vivant en milieu rural[4]. Dans ce contexte de racisme contre tout ce qui évoque une identité indienne[5], les parents locuteurs quechua refusent souvent d’enseigner leur langue à leurs enfants, privilégiant l’espagnol afin que ceux-ci accèdent à un milieu social jugé supérieur.

A ces discriminations culturelles s’ajoute un faible usage de la langue dans les administrations, médias, entreprises, écoles… Alors que la constitution péruvienne de 1993 autorise les régions qui le souhaitent à reconnaître les langues indigènes comme langues officielles[6], seulement trois régions ont donné ce statut au quechua.

Ainsi, des écoles bilingues se développent sur tout le territoire péruvien, mais restent toujours minoritaires par rapport au nombre d’enfants de langue maternelle quechua. De plus, ces écoles sont généralement de piètre qualité, avec une faible motivation de professeurs peu formés et souvent envoyés contre leur gré dans des régions rurales mal desservies en services de base. L’éducation bilingue est également faussée par son objectif affiché de faciliter l’hispanisation des populations, et non de reconnaître leurs droits à recevoir une éducation de qualité dans leur langue maternelle. Il est vrai également que l’hétérogénéité des types de quechua entre les régions péruviennes ne facilite pas l’édition de manuels scolaires adaptés aux particularités lexicales et grammaticales locales. Quant aux péruviens qui souhaitent apprendre le quechua à l’âge adulte, ils se heurtent rapidement au manque d’institutions proposant des cursus complets dans cette langue : il sera beaucoup plus simple d’apprendre le français, l’allemand ou le chinois. Les plus motivés pourront toujours apprendre cette langue aux Etats-Unis, où plusieurs universités l’enseignent, ou même en France ! Le quechua est pourtant, après l’espagnol, la langue la plus parlée au Pérou.

Cependant, le quechua connaît depuis peu un regain d’intérêt de la part des non-locuteurs péruviens.  Des cours d’initiation se développent dans les plus grandes universités péruviennes, des évènements en lien avec cette langue se multiplient, des magazines en quechua apparaissent. L’année 2011, centenaire de la naissance de José Maria Arguedas, écrivain et sociologue péruvien bilingue espagnol-quechua qui a initié une réflexion sur le processus de transculturation et d’interculturalité au Pérou, a été l’occasion de multiplier les manifestations sous-titrées en quechua. De plus, cette langue est un excellent argument marketing pour les touristes étrangers, pour lesquels elle représente une richesse culturelle supplémentaire. Cet intérêt de la part des étrangers pour la langue quechua, ainsi que d’une certaine frange de la société péruvienne non-locutrice, sont des signes positifs vers la revalorisation de la langue.

Mais cette revalorisation n’atteint pas encore la majeure partie des personnes de langue maternelle quechua, qui sont les plus à même de sauver leur langue en la transmettant à leurs enfants. Une enquête réalisée en 2011 auprès d’adolescents ayant au moins un parent de langue maternelle quechua et habitant en périphérie de Lima, donne un aperçu représentatif de la situation : sur 17 adolescents[7], aucun ne parlait quechua. Les motifs avancés (« il est plus utile d’apprendre l’anglais », « les gens qui parlent quechua ne parlent pas bien espagnol ») montrent que les idées reçues perdurent et que la transmission de la langue est loin d’être garantie.

Une initiative intéressante a été mise en place par l’entreprise espagnole Telefonica, qui détient Movistar, entreprise de téléphonie implantée au Pérou et dans d’autres pays latinos américains. En 2008, Telefonica a mis en place une centrale téléphonique en quechua et en aymara, ainsi que des téléphones portables avec des menus dans ces deux langues : une première au Pérou. Il est clair qu’il s’agit d’une manière de gagner des parts de marché auprès de cette population de plus en plus courtisée qu’est le « Bas de la Pyramide » (Bop of the Pyramid, comprendre « les consommateurs à très faibles revenus ») et de « péruaniser » l’image du groupe espagnol, mais l’initiative vaut le coup d’être présentée. Pour ces deux produits, Movistar a présenté deux publicités qui sont presque en totalité en quechua, avec des sous-titres en espagnol[8].

Contrairement à d’autres spots publicitaires comme celui de PromPeru[9] (agence gouvernementale de promotion du tourisme) ou de Cusqueña[10] (bière péruvienne), dans lesquels le quechua est plus un accessoire foklorique au même titre que les flûtes de pan, les bonnets péruviens et les ponchos, qu’une langue vivante, Telefonica adresse ses publicités à un public quechuaphone : le quechua y est employé comme une langue de communication à part entière. Les deux présentatrices, Dina Paucar et Sonia Morales sont des chanteuses connues de huayno (une des nombreuses musiques andines, écoutée aussi bien dans les zones rurales qu’urbaines), de langue maternelle quechua. La publicité montre une certaine diversité des locuteurs quechua, avec des populations rurales jusqu’aux populations urbaines[11]. C’est un fait assez peu commun pour mériter d’être souligné. On regrettera néanmoins que la publicité ne présente pas d’hommes, ni de personnes vivant en périphérie de Lima, où l’on retrouve pourtant près de 15% des locuteurs.

Manchay, banlieue de Lima construite par des migrants ayant fui la zone andine pour causes politiques (Sentier Lumineux) - Photo de Juan Chong

Manchay, banlieue de Lima construite par des migrants ayant fui la zone andine pour causes politiques (Sentier Lumineux) - Photo de Juan Chong

L’impact culturel de ces deux publicités est difficile à évaluer, mais il faut reconnaître l’effort pour sortir du stéréotype habituellement associé aux personnes de langue quechua et ne pas les enfermer dans une vitrine folklorique figée. On peut également s’interroger sur l’importance du marketing et de l’économie en général comme outil d’intégration culturelle d’une communauté traditionnellement exclue de la société « classique » de consommation. Nous n’irons pas jusqu’à prétendre que l’accès à la consommation fait partie des droits de tout citoyen, mais il est cependant certain qu’adapter des biens de consommation courants (et qui sont déjà utilisés) aux caractéristiques d’une communauté est un pas de plus vers son inclusion dans la société.

Une initiative à renouveler pour les autres langues en danger ?

Emilie Etienne

Je remercie Valérie Legrand et César Itier, ethnolinguistes et professeurs de quechua à l’Inalco, pour leurs cours et leurs conseils qui m’ont permis de rédiger cet article.


[1] Dans la fameuse bande-dessinée « le Temple du Soleil », Hergé utilise quelques termes quechua.

[2] Pour simplifier, on parlera ici « du » quechua, mais la diversité du quechua en fait plus une famille linguistique qu’une langue homogène.

[3] Selon le sondage de l’INEI de 2007, 13% de la population péruvienne est de langue maternelle quechua, soit 3,3 millions de locuteurs (de plus de trois ans).

[4] Selon un sondage réalisé en 2009 par l’Institut National de Statistiques et d’Informatique péruvien, 75% des personnes de langue maternelle quechua sont pauvres ou extrêmement pauvres, contre 29% des personnes qui ont comme langue maternelle l’espagnole : http://www.unicef.org/peru/spanish/ENI_2010.pdf (c’est un pourcentage relativement similaire pour les autres langues natives).

[5] A titre d’illustration, dans les bars chics de la capitale, à Miraflores, il est courant de voir des affichettes interdisant des discriminations à l’entrée. De même, on plaisantera avec un(e) occidental(e) marié(e) à un(e) péruvien(ne), le(la) félicitant pour « améliorer la race » (« mejorar la raza ») grâce à son sang « blanc ».

[6] « Artículo 48.- Idiomas oficiales. Son idiomas oficiales el castellano y, en las zonas donde predominen, también lo son el quechua, el aimara y las demás lenguas aborígenes, según la ley. »

[7] Statistique réunie auprès de 17 adolescents, âgés de 10 à 16 ans, vivant en périphérie de Manchay et participants du programme d’éducation interculturelle Kayhinam Llaqtay. Voir www.llaqtay.org

[11] Il faut noter que la deuxième région qui réunit le plus grande nombre de quechuaphones est Lima, après la région de Cusco (14,2% des locuteurs selon le recensement 2007 de l’INEI). Ce chiffre s’explique par les nombreux migrants andins qui se sont établis dans la capitale pour des motifs économiques et politiques (conflit interne avec le Sentier Lumineux).

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Adieu aux armes de l’ETA, la mue du serpent

31 Déc

2011 a été chargée politiquement au Pays Basque, année marquée par la disparition de l’organisation terroriste qui a rythmé l’actualité espagnole depuis les dernières années de Franco, jusqu’aux gouvernements successifs du PSOE comme du PP. Ayant perdu la bataille des armes, le mouvement indépendantiste a su s’adapter en acceptant le jeu démocratique et est en train de gagner la bataille politique. Organisation en pleine construction, Bildu-Amaiur a épousé certaines causes progressistes tout en restant profondément ancré dans des thèses nationalistes conservatrices.

Retour sur une année historique et perspectives politiques de Bildu-Amaiur, un mouvement indépendantiste ambivalent.

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Profession : bénévole

2 Déc

On le savait déjà, la bonne volonté ne suffit plus pour travailler dans le secteur humanitaire ou du développement.

Mais qu’en est-il du bénévolat ?

Avec 13 millions[1] de bénévoles qui agissent en France, leur soutien est devenu fondamental à la survie des associations.

La question mérite alors d’être posée : qu’est-ce qu’un bénévole ? Quel est son « rôle » dans l’association ?[2]

L’augmentation du nombre de bénévoles a été de pair avec leur professionnalisation.

Un rapide tour sur les sites dédiés au bénévolat suffit pour le confirmer : connaissance de langues étrangères, formation en Droit, en comptabilité, aisance avec les outils informatiques. Les annonces se multiplient pour des « offres » de bénévolat, auxquelles les candidats motivés pour travailler sans contrepartie répondent par CV et lettre de motivation.

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20 novembre 2011 : chronique d’une victoire annoncée

20 Oct

Les élections générales du 20 novembre en Espagne confirmeront très probablement le changement de majorité. D’ores et déjà les sondages déclarent vainqueur le Partido Popular
qui, d’après les dernières estimations (Metroscopia, le dimanche 16 octobre), aura la
majorité absolue.

Le PP est crédité de 45,5% d’intention de vote atteignant entre 185 et 190 sièges. De son côté, le PSOE devrait se contenter d’un 12% et de 115 sièges. Si les sondages disent vrai, Mariano Rajoy peut préparer un mois à l’avance les valises pour La Moncloa. Zapatero également a tout son temps pour déménager.

Les Espagnols qui voteront pour le parti populaire semblent penser que face à la crise Mariano Rajoy s’en sortira mieux que José Luis Rodríguez Zapatero. La réaction de ces Espagnols est assez paradoxale car, même s’il est normal qu’ils fassent porter le chapeau à l’actuel gouvernement, la logique voudrait que l’opposition de droite soit également considérée responsable. En effet, les politiciens de la gauche comme ceux de la droite, incapables de prévision, ont laissé couler le navire sans réagir. Zapatero, son successeur Rubalcaba et le futur premier ministre Rajoy sont des hommes du passé et, en tant que tels, devraient être considérés comme inaptes, voire ineptes, pour les tâches du gouvernement.
Mais l’alternance, en Espagne et ailleurs, semble être un fait aussi certain que le retour des cigognes à la fin de l’hiver. Antonio Machado l’avait bien prophétisé : y augura que vendrán los liberales/ cual torna la cigüeña al campanario.

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L’intégration des immigrés hispaniques aux Etats-Unis, entre mythe et réalité

13 Oct

 Hispanic power, Latino wave : la croissance de la population hispanique aux Etats Unis fait l’objet d’une grande attention médiatique autant qu’elle est source d’angoisse et de fantasmes au sein de la population américaine.

A travers l’étude de cas du sud de la Floride, cet article analyse les stratégies d’intégration et le pouvoir montant de la communauté hispanique aux Etats-Unis.

Opération séduction hispanique

Gustavo et ses camarades de promotion du Miami Dade College se souviendront toujours du 30 avril 2011, jour de la cérémonie de leur remise de diplôme de Bachelor… qui fût délivré par le président Barack Obama, himself.

Miami Dade College[2], institution publique, n’a pas encore acquis le prestige de Columbia, Yale ou Harvard, mais est pourtant devenu un emblème national d’intégration pour la communauté hispanique. Répertoriant le plus grand nombre d’étudiants hispaniques (69.6%) parmi les universités américaines, Miami Dade College est courtisé aussi bien par le parti républicain que par le parti démocrate[3].

A mesure que les campagnes électorales de l’élection présidentielle s’intensifient, la communauté hispanique assiste à une surenchère d’hispanophilie de la part de l’ensemble de la classe politique.

Du côté de la Maison Blanche, Barack Obama a effectué un passage à Univision[4] en mars 2011, pour parler d’éducation dans une ambiance assez détendue, interviewé par le journaliste mexicain vedette Jorge Ramos[5].

Le président s’est également fait remarquer par une visite historique (premier président américain en exercice depuis John Fitzgerald Kennedy) de trois heures à Porto Rico le 14 juin 2011, à la fois critiquée et acclamée sur l’île[6].

Côté Républicains, l’ancien gouverneur de Floride Jeb Bush et l’ancien sénateur du Minnesota Norm Coleman, ont créé un groupe, le Hispanic Action Network, soutenu par la plupart des républicains (ou assimilés) hispaniques[7], s’autoproclamant de « centre droit ».

Leur but est sans conteste de redorer l’image de leur parti, traditionnellement dénigré par la communauté hispanique.

Lorsqu’ils visitent Miami, Démocrates comme Républicains se prêtent au jeu, en introduisant leur discours par quelques mots d’espagnol, « Buenos dias a todos » et n’échappent pas à l’inévitable dégustation de café cortado sur la Calle 8, l’avenue emblématique de Little Havana, quartier cubain de Miami.

Cette « opération séduction » n’est évidemment pas révélatrice d’une hispanophilie fulgurante mais davantage d’une prise de conscience qu’il faudra désormais compter sur le vote de cette communauté.

 CENSUS 2011 : éclairage sur une nouvelle configuration démographique

 La croissance de la communauté hispanique a été confirmée par le Census 2010, recensement américain initié en 1970 et qui a lieu tous les 10 ans[8].

Le bureau du recensement envoie un formulaire confidentiel à tous les foyers américains qui doivent obligatoirement y répondre. Dix questions sont posées sur les conditions de logement, le nombre, sexe, et l’âge des membres du foyer, ainsi que sur leur « race » et, le cas échéant, leur origine hispanique. Ainsi, une question est spécialement consacrée à l’origine hispanique, on peut choisir entre plusieurs nationalités d’origine : Mexicaine/Mexicaine Americane/Chicano, Portoricaine, Cubaine, ou autre nationalité. Une autre question est posée sur la race : Blanche, Noire, Indienne Americaine, Asiatique Indienne, ainsi que le choix entre plusieurs nationalités asiatiques[9].

L’identité hispanique n’est donc pas considérée comme une « race » mais comme une origine (contrairement aux différentes nationalités asiatiques), ce qui permet au recensement de distinguer plusieurs appartenances ethniques parmi cette même communauté.

Plusieurs données importantes méritent d’être signalées.

Tout d’abord, la communauté hispanique est la minorité dont l’accroissement naturel est le plus important et par conséquent détient la croissance la plus rapide.

Répartition de la communauté hispanique aux Etats-Unis en 2000

Les états où la population hispanique est la plus implantée, sont aussi les plus peuplés et les plus importants  électoralement (Californie, Texas, Floride, New York[10] ).

Proportionnellement, les municipalités comptant une population hispanique majoritaire sont localisées dans ces mêmes états : East Los Angeles (Californie) 97.1%, Laredo (Texas)  95.6%, Hialeah (Floride) 94.7%, Brownsville (Texas) 93.2%, McAllen (Texas) 84.6%[11].

De même, les villes où la population hispanique est présente en plus grand nombre sont les capitales économiques de ces états : New York, Los Angeles, Houston, San Antonio, Chicago, Phoenix.

En considérant qu’elle représentera 30% de la population totale des Etats-Unis en 2050, la communauté hispanique ne sera bientôt plus une minorité.

Le vote hispanique est plus particulièrement convoité dans un état comme la Floride, swing state dont les résultats furent décisifs lors de l’élection de George W. Bush[12]. Mais désormais, on le comprend à la lecture du Census 2010, l’ensemble des Etats-Unis sont concernés.

Le communautarisme comme stratégie d’ascension sociale : une autre vision de l’intégration

Parc des dominos, Calle 8, Miami

La croissance de la communauté hispanique oblige donc les Etats-Unis à redéfinir son identité.

Progressivement, la culture et les leaders économiques et politiques hispaniques deviennent partie intégrante, voir s’emparent du mainstream, deviennent l’élite dans certains états.

Fait significatif, la langue espagnole est officiellement la deuxième langue de la Floride, l’état de New York, ou de la Californie.

Dans la plupart des administrations et services publics, opérateurs téléphoniques, banques, ainsi qu’au sein de nombreuses entreprises, les clients ont la possibilité de parler à un conseiller en espagnol.

Les médias en langue espagnol ne sont pas non plus en reste : Telemundo, CNN español et Univision ont leur siège à Miami ou à Los Angeles et possèdent des antennes locales dans presque tous les états. Certains de ces médias sont particulièrement influents : en incluant les chaînes en langue anglaise, Univision est considérée comme la 5ème chaîne américaine la plus regardée des Etats-Unis[13].

En dehors de la langue, les différentes communautés sont souvent regroupées dans des quartiers, municipalités, voir comtés. Elles s’y organisent, s’entraident professionnellement officiellement, par le biais de nombreuses associations de tous types (politiques, sociales, artistiques, professionnelles…) et par les réseaux informels.

Ici, le communautarisme, concept « politiquement incorrect » selon le modèle français, est explicitement le moyen choisi pour accomplir son American Dream.

En France, la question des statistiques ethniques et des quotas, actuellement inexistantes, fait polémique. Un dernier rapport sur ses questions a été remis en février 2010 par le comité pour la mesure de la diversité et des discriminations (Comedd), présidé par le démographe François Héran,  à Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l’égalité des chances. Le rapport écarte l’idée d’une nouvelle loi, préconise l’utilisation de statistiques publiques courantes. Le recours à « des indicateurs ethno-raciaux » y est timidement évoqué, sans pour autant prononcer le terme « statistiques ethniques », qui suscite trop d’hostilités.

Ce rapport est représentatif du positionnement de la plupart des partis politiques, défenseurs du concept d’égalité dans une République « une et indivisible », qui refusent d’envisager une distinction des Français en fonction de leur origine ethnique, pointant du doigt le communautarisme et les discriminations des Etats-Unis[14]. Seules quelques associations, telle que le CRAN (Collectif Représentatif des Associations Noires) soutiennent explicitement leur mise en place, revendiquant son impact positif aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne[15].

Finalement, cette stratégie d’intégration est-elle un succès ?

La success story des immigrés de Miami

Façade d’un centre culturel cubain, Calle 8, Miami

De toute évidence, Miami est la parfaite illustration de la success story à l’américaine pour les immigrés latino-américains.Le comté de Miami Dade est composé à majorité par des latino-américains et plus particulièrement des Cubains[16], mais à la différence de la plupart des autres villes et contés, il est aussi dominé par eux.

Arrivée par plusieurs grandes « vagues migratoires » successives à partir des années 60[17], la communauté cubaine a littéralement« fait » la ville de Miami.

La communauté cubaine a progressivement pénétré et domine aujourd’hui les hautes sphères de Miami et de la Floride du Sud. Le pouvoir économique, politique et médiatique leur appartient. Au niveau fédéral, un sénateur (Marco Rubio) et trois membres de la Chambre des Représentants (Mario Diaz-Balart, David Rivera et Ileana Ros-Lehtinen) de Floride sont Cubains-américains. Parmi eux, Ileana Ros-Lehtinen est également la présidente du Comité des Affaires Etrangères de la Chambre des Représentants.

A Cuba comme à Miami, les Cubains se plaisent à surnommer Miami « la septième province de Cuba », ou encore « la capitale économique de l’île ».

Rappelons que les Cubains bénéficient d’un statut migratoire exceptionnel auprès des autorités américaines, the Cuban Adjustment Act, qui leur permet de bénéficier du statut de réfugié politique dès lors qu’ils foulent le pied du territoire américain (à quelques exceptions près, comme le passé criminel)[18]. De même, la première vague d’immigration cubaine est essentiellement constituée d’immigrés issus de la classe moyenne, ou très fortunés, disposant ainsi de ressources économiques dès leur arrivée.

Cependant, les Cubains sont encore en 1960 les nouveaux arrivants de Floride du Sud. Lorsque l’on observe le pouvoir régnant des Cubains à Miami, on peine à imaginer qu’ils furent, eux-aussi, contraints de surmonter l’exclusion et les discriminations dans les premières années qui suivirent leur installation. De nombreuses figures de l’exil se plaisent à remémorer, en contraste avec leur réussite économique et sociale actuelle, l’époque où l’on pouvait lire sur les pancartes de maisons en location « No dogs, No Cubans ».

La communauté Cubaine est parvenue à s’imposer grâce à la stratégie communautariste, par le biais d’associations officielles ou plus généralement par des réseaux communautaires informels. Ceci au détriment des autres communautés, comme la communauté juive, qui, historiquement implantée à Miami, s’est progressivement déplacée vers d’autres municipalités plus au nord. La communauté cubaine n’est pas non plus nécessairement solidaire des autres communautés hispaniques, comme le confirme Luis, journaliste politique : « Dans le milieu politique et au sein des institutions publiques, la priorité à l’embauche est implicitement donnée aux Cubains, les autres latino-américains sont parfois vus avec méfiance ou même mépris, on leur fait comprendre qu’ils sont EUX, des immigrés ».

Le mécanisme d’exclusion et de stigmatisation des nouveaux arrivants s’opère donc aussi à Miami. L’ouvrage «Logiques de l’exclusion»[19] du sociologue Norbert Elias, analyse précisément les mécanismes d’exclusion que les anciens habitants d’une communauté (en Angleterre) utilisent contre des nouveaux venus suite à la construction d’un lotissement. Dans son étude de cas, les nouveaux venus ne sont ni étrangers, ni socialement différents des autres habitants du quartier. Ils sont en fait très semblables aux « anciens ».

Le contexte est différent mais le mécanisme reste le même : les Cubains, devenus « anciens », reproduisent les mêmes logiques d’exclusion à l’égard des nouveaux arrivants latino-américains.

Absorption d’immigrés

Pays d’immigration, les Etats-Unis ont redéfinis leur identité au fil de l’histoire.

Jim Cohen et Philip S. Golub démontrent dans leur article «Etats-Unis, vers une société post-européenne » comment la croissance des minorités actuelles des Etats-Unis (hispanique, afro-américaine et asiatique) transforme progressivement la culture américaine [20].

Lorsque l’on observe les problématiques d’immigration d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, on constate que le modèle du Vieux-Continent est d’avantage porté sur les piliers fondateurs de son passé.

Malgré la montée, depuis l’élection de Barack Obama, du Tea Party, mouvement ultra-conservateur nationaliste opposé à l’immigration, la définition d’intégration, ou d’identité nationale reste globalement moins figée aux Etats-Unis, de part la réalité qui a forgé son histoire. La participation à l’effort économique et le pouvoir matériel restent les valeurs fondatrices.

S’enrichir et enrichir son pays constitueraient-ils un critère suffisant pour s’intégrer au sein de la société américaine ?

Le fait d’avoir la possibilité de communiquer en espagnol auprès des administrations n’est pas considéré comme un obstacle au bon apprentissage de la langue anglaise, et le fait de revendiquer son identité colombienne, mexicaine ou cubaine, ne remet pas en cause son autre identité américaine.

Lors d’un séjour d’étude en France, Yanelis, Cubaine métisse immigrée aux Etats-Unis à l’âge de 7 ans, raconte la surprise des gens lorsqu’elle se présentait comme une américaine. Pour elle, la bi-nationalité n’est pas un problème aux Etats-Unis, c’est l’identité même de ce pays construit par « des gens qui viennent d’ailleurs ».

Cette sacro sainte liberté d’us et coutumes, cette possibilité de revendiquer dans les sphères publiques comme privées sa religion, sa culture ou sa langue, fait évoluer et flexibilise constamment la définition de l’identité américaine.

Les limites de ce rêve américain

Ce système communautariste offre incontestablement une liberté de pratique et de revendication identitaire aux différentes communautés, mais favorise-t-il réellement leur intégration ?

Si l’on envisage l’intégration dans son aspect culturel, les Etats-Unis sont indéniablement une fabrique d’assimilation d’immigrés. Bien que les réfractaires à ce phénomène soient présent et cherchent à gagner du terrain, les Etats-Unis se dirigent inévitablement vers une nouvelle composition « ethnique et culturelle » et l’acceptent progressivement.

Le mythe du rêve américain se complaît et se conforte dans cet idéal de société de liberté individuelle absolue, où la progression est à la portée de tous.

Rue des stars latinos, Calle 8, Miami

Jeter un œil sur le classement des 100 latinos les plus influents (dans des domaines aussi variés que l’art, le business, la culture, l’éducation, la politique), publié en 2010 par le Hispanic Business Magazine et People Magazine fait inévitablement rêver : du gouverneur de Californie Abel Maldonado au joueur de base-ball Alex Rodriguez, à la chanteuse et actrice Jennifer Lopez…

Mais lorsque l’on se penche sur l’intégration économique de la majorité, l’American Dream n’est plus qu’une illusion pour les immigrés.

Le recensement de 2010 indique que la population hispanique constitue une des minorités la plus touchée par la récession économique actuelle. En 2010 : 39,1% des enfants Noirs et 35% d’enfants hispaniques vivent sous le seuil de pauvreté, contre 12.4% d’enfants Blancs[21].

La communauté hispanique détient également les pires indicateurs en matière d’éducation. D’après une récente étude du College Board Advocacy & Policy Center, 41% des latino-américains de plus de 20 ans résidant aux Etats-Unis ne possèdent pas de diplôme d’éducation secondaire, contre 23% parmi la communauté afro-américaine et 14% au sein de la communauté Blanche. En outre, seul 19% de la population hispanique possède un diplôme de College, contre une moyenne nationale de 41%[22].

Les répercussions transparaissent inévitablement en termes d’emploi, au niveau matériel et socio-culturel. D’après le bureau fédéral de statistiques de l’emploi, l’indice de chômage de la communauté hispanique s’élevant à 11.1%, se situe ainsi au dessus de l’indice national, de 9.1%[23].

Finalement, on comprend que la grande majorité de la communauté hispanique compose les classes populaires, qu’une infime minorité parvient à se hisser au sommet.

Le rêve américain auquel aspirent les immigrés des Etats-Unis ne serait donc finalement réservé qu’à une poignée d’individus appartenant à l’élite dans leur pays d’origine ou ayant connu une trajectoire exceptionnelle. Parmi les élus de Floride, les frères Diaz-Balart et Ileana Ros-Lehtinen viennent des familles les plus fortunés de Cuba.

Le modèle américain d’ascension sociale ne fonctionne pas plus pour les immigrés que pour les Afro-américains et plus généralement les classes populaires, comme le démontrent les indicateurs de pauvreté, d’éducation et de chômage précédemment évoqués.

Nonobstant, dans un pays où l’Etat n’offre aucune garantie de sécurité sociale, d’éducation, de logement ou de pension alimentaire aux plus faibles, le communautarisme, permettant de fédérer les individus autour d’une identité commune, reste le seul rempart contre l’exclusion.

Martha Peciña


[2] Miami Dade College (MDC) est la plus grande institution universitaire publique de Floride. MDC propose des cours jusqu’au premier cycle (licence) dans une grande variété de disciplines.

[3] Alors que le président Barack Obama s’y est rendu à plusieurs reprises, l’ancien président G.W Bush a également effectué une visite en novembre 2010.

[4] Univision est une chaîne télévisée américaine en langue espagnole. C’est la chaîne télévisée en langue espagnole des Etats-Unis réalisant la meilleure audience.

[7] A l’occasion de leur journée d’inauguration à Miami, le Hispanic Action Network à invité des hommes politiques hispaniques républicains ou d’un parti conservateur, tels que l’ex congressman de Floride Lincoln Diaz-Balart, l’ancien président colombien Alvaro Uribe, ou le gouverneur de Porto Rico Luis Fortuño.

[10] The Hispanic Population : 2010, US Census Bureau, page 7, figure 3, May 2011

Lien : http://www.census.gov/prod/cen2010/briefs/c2010br-04.pdf

[11] The Hispanic Population : 2010, US Census Bureau, page 11, Table 5, May 2011                                                                    Lien : http://www.census.gov/prod/cen2010/briefs/c2010br-04.pdf

[12] C’est en Floride que s’est joué le résultat de l’élection nationale de 2000. Au soir des élections, le 7 novembre 2000, aucun candidat n’était déclaré vainqueur, principalement à cause des résultats (très serrés) de Floride. Il fallut mettre en place un second décompte dans plusieurs juridictions. Certains démocrates accusèrent le gouverneur de Floride, Jeb Bush, frère du candidat républicain, d’avoir favorisé l’élection de son frère en truquant le processus électoral. La Cour Suprême des Etats-Unis fini par départager les candidats en désignant George W. Bush comme vainqueur de l’élection présidentielle.

[16] D’après le Census 2010, 69.96%  de la population à Miami est hispanique, parmi lesquels 34.37% sont Cubains.  Lien : http://www.miamiherald.com/2011/08/24/2373059/census-data-hispanic-population.html

[17] On définit traditionnellement trois vagues d’immigration massive de Cubains vers les Etats-Unis depuis le début de la Révolution en 1959 :

– Dès la victoire de la Révolution et pendant les années 60, les partisans du régime de Batista et une grande partie de la classe moyenne et aisée fuient après avoir été expropriés et confisqués leurs biens. On estime que plus de 260 000 Cubains ont immigrés aux Etats-Unis entre 1959 et 1973.

– En 1980, dans un contexte d’instabilité politique, le régime ouvre le Port de Mariel à tous les opposants et autres candidats à l’immigration. En l’espace de quelques mois, environ 125 000 cubains ont immigré aux Etats-Unis.

– En 1994, au moment le plus difficile de la crise économique, le régime cubain permets à nouveau à la population de quitter librement l’île par la mer. Cette crise dîtes des balseros à provoqué l’immigration de 35 000 Cubains par des embarcations de fortunes. Après un accord signé entre les deux pays en 1994 pour tenter de limiter l’immigration illégale, les Etats-Unis délivrent à Cuba un quota de 20 000 visas par an.

[18] Signé en 1966, le Cuban Adjustment Act stipule que toute personne cubaine arrivant aux Etats-Unis est presque automatiquement acceptée et bénéficie de la résidence permanente après un an. En 1995, confronté à l’arrivée massive de boat people, l’Administration Clinton décida de réviser cette loi par une restriction nommée « Dry foot, Wet foot », qui exclut les Cubains interceptées en mer par la loi « Dry foot, Wet foot »

[19] ELIAS Norbert- SCOTSON John : Logiques de l’exclusion, 1965, Fayard, Paris. Cet ouvrage s’appuie sur une étude menée à la fin des années 50 par John Scotson, instituteur s’intéressant à la délinquance juvénile, sur la communauté de Winston Parva, en Angleterre. Norbert Elias s’est basé sur cette étude pour expliquer comment un groupe peut user de son pouvoir pour exclure et stigmatiser les membres d’un autre groupe très semblable.

[20] COHEN Jim, GOLUB Philip S, « Etats-Unis, vers une société post-européenne », Les Blogs du Diplo, 5 juillet 2011.  Lien : http://blog.mondediplo.net/2011-07-05-Etats-Unis-vers-une-societe-post-europeenne

Témoins locaux de l’agitation globale

11 Août

Qui sommes nous ?

Anciens étudiants en sociologie et sciences politiques, nos expériences au sein d’institutions diverses et variées, aux quatre coins du monde, nous ont poussés à créer cet espace de réflexion sur les sphères de coopération et la solidarité internationale, et plus généralement sur des faits qui agitent différentes parties du globe.

Un espace pour décortiquer des phénomènes économiques, politiques, culturels et sociétaux en toute liberté, sans obéir aux dogmes et formats des institutions pour lesquelles nous travaillons, qu’il s’agisse d’une université, ONG, institution transnationale, ambassade…
Sans museler notre parole donc, nous souhaitons nous exprimer et partager notre intérêt sur des problématiques globales ou locales ayant une résonance à l’international.

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