Adieu aux armes de l’ETA, la mue du serpent

31 Déc

2011 a été chargée politiquement au Pays Basque, année marquée par la disparition de l’organisation terroriste qui a rythmé l’actualité espagnole depuis les dernières années de Franco, jusqu’aux gouvernements successifs du PSOE comme du PP. Ayant perdu la bataille des armes, le mouvement indépendantiste a su s’adapter en acceptant le jeu démocratique et est en train de gagner la bataille politique. Organisation en pleine construction, Bildu-Amaiur a épousé certaines causes progressistes tout en restant profondément ancré dans des thèses nationalistes conservatrices.

Retour sur une année historique et perspectives politiques de Bildu-Amaiur, un mouvement indépendantiste ambivalent.

Fin de la violence

Au Pays Basque, ce fut un grand soulagement lorsque l’ETA annonça la fin de la violence le 20 octobre 2011.

Haïe par les Espagnols comme par les Basques eux-mêmes, lassés d’une violence qui a causé 829 victimes, Euskadi-ta-Askatasuna mettait un point final a ses activités. L’ensemble de la classe politique ainsi que la population reçurent la nouvelle avec enthousiasme. Escortes policières, gardes du corps, extorsions d’argent : les habitudes contractées par les personnes menacées étaient bel et bien finies.

Une partie des prisonniers, actuellement dans la prison basque de Nanclares, a même demandé pardon aux victimes. Les autres, dispersés et éloignés dans des prisons espagnoles, servent à maintenir la pression. Le rapprochement des prisonniers au Pays Basque reste pour l’instant en suspens. Les indépendantistes en font leur cheval de bataille.

Entrée dans l’arène politique de Bildu-Amaiur

Décimée par la police, l’ETA avait déjà anticipé sa fin en laissant aux militants indépendantistes la création de Bildu, coalition électorale de circonstance, qui fit son apparition aux élections municipales de mai 2011. A la surprise générale, Bildu remporta l’élection dans la province de Gipuzkoa. Dirigée par un socialiste jusqu’alors, la mairie de San Sebastian/Donostia (capitale de cette province) tomba également dans leurs mains. Egalement, grâce au triomphe dans les autres municipalités, Martin Garitano, membre de Bildu, devint le diputado general, la plus haute autorité de la province. Pour la petite histoire, au mois de septembre, Martin Garitano ne daigna pas saluer le prince Felipe, comme le protocole l’impose, mais préféra s’entretenir avec des familles de prisonniers de l’ETA.

Par la suite, Bildu se présenta aux élections du 20 novembre avec une nouvelle étiquette, Amaiur, de manière à déborder du cadre basque et être présent en Navarre. Le raz de marée du Parti Populaire (la droite conservatrice) ne fut qu’une vaguelette au Pays Basque. Le Parti Nationaliste Basque (PNV) démocrate-chrétien resta le parti le plus voté mais n’obtint que 5 sièges au Parlement, face aux 6 sièges d’Amaiur. En effet, bien qu’elle ne soit que la deuxième force politique en nombre de voix, Amaiur, fut proclamée grand vainqueur, favorisée par la loi électorale[1]. Au total, Amaiur obtint 7 députés (6 pour le Pays Basque et 1 pour la Navarre) et 3 sénateurs (pour le Pays Basque). Bien entendu, Madrid n’a pas savouré cette victoire. Contre toute légalité démocratique, le PP et le PSOE cherchent à empêcher qu’Amaiur puisse se constituer en tant que groupe parlementaire, ce qui leur permettrait d’augmenter leur temps de parole et accéder à certaines commissions dont, par exemple, celle des secrets d’Etat.

« Son unos hijos de puta pero son nuestros hijos de puta »

La prochaine échéance électorale, en mai 2012, pourrait être encore plus importante. Il s’agit des élections à la gouvernance du Pays Basque, qui établiront le nouveau parlement basque et le lehendakari (président) du gouvernement basque. Amaiur a d’ores et déjà donné pour consigne : Echar al okupa de Ajuria-enea (Jeter dehors le squatteur du palais de la présidence). L’okupa n’est autre que le socialiste Patxi Lopez, actuel lehendakari. Deux possibilités s’offrent à Amaiur : devenir le parti le plus voté et, en coalition avec le PNV, contrôler le parlement, le gouvernement, et en prime, gagner le poste suprême. Ou bien, dans l’hypothèse d’une victoire du PNV qui remporterait ainsi la présidence, occuper des postes-clé au parlement et au gouvernement.

N’oublions pas la célèbre formule que le PNV pourrait faire sienne : « He may be a son of a bitch but he is our son of a bitch »  (Cette formule fut prononcée par l’ancien président Franklin D. Roosevelt en 1939 à propos du dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza).

Bien sûr, le PNV pourrait aussi bien ne pas écouter le chant patriotique des sirènes d’Amaiur et se tourner vers le PSOE, son vieil allié.

Quoi qu’il en soit, l’indépendantisme basque a définitivement décidé de jouer le jeu démocratique des institutions, et devenir ainsi son propre maître.

L’ambivalence idéologique de la coalition Amaiur

Amaiur défend volontiers certaines causes chères à la gauche.

Sur le plan environnemental, Amaiur s’oppose au forage et à l’extraction du gaz de schiste. Un de ces derniers combats, est la lutte contre l’ampliation d’une mine de magnésite dans un site protégé, la forêt d’Alduide en Navarre.

Défendant une position libérale sur la consommation de drogues, Amaiur soutien la légalisation du cannabis au Pays Basque.

Les Saharaouis, les indigénistes et les gouvernements latino-américains anti-impéralistes sont de précieux alliés. De même, NPA, et plus généralement l’extrème gauche française, n’a jamais caché ses sympathies pour l’indépendantisme basque.

Mais qui compose vraiment cette coalition indépendantiste?

Rappelons que Bildu-Amaiur est avant tout un front où se côtoient de manière pittoresque des patrons d’entreprises, des bourgeois, des curés, des enseignants, des syndicalistes, et même des catholiques enragés. L’exemple le plus frappant est celui de Rafael Larreina, député Amaiur au parlement espagnol, et membre de la secte d’extrême droite Opus Dei.

Si Troski savait les dérives de certains de ses adeptes, il se retournerait dans sa tombe !

Il est trop tôt pour savoir si le développement de la culture basque deviendra une priorité, qui pourrait changer la configuration d’une ville cosmopolite comme San Sebastian/Donostia, choisie pour être capitale européenne de la culture en 2016.

On comprend alors qu’Amaiur reste pour l’instant fondamentalement cantonné à l’indépendantisme et au nationalisme, concepts plutôt associés à la droite conservatrice. Le socialisme peut encore attendre. Comme aurait dit le poète Antonio Machado à propos du chemin à parcourir : Caminante no hay camino, se hace camino al andar. Ainsi donc, Amaiur se met en marche.

La politique espagnole doit désormais compter avec le mouvement indépendantiste basque.

Derrière une façade progressiste, le mouvement reste obsédé par la lutte indépendantiste. L’épreuve du pouvoir au Pays Basque doit également éclairer la lanterne des observateurs sur les intentions véritables de la coalition.

Reste à espérer que la nouvelle génération enterrera définitivement la violence, fera une priorité des combats progressistes et choisira surtout les voies du dialogue avec les autres, y compris lorsqu’ils sont Espagnols.

Martha Peciña et Miguel Peciña Anitua


[1] Les députés et sénateurs sont distribués entre les provinces d’Espagne proportionnellement à leur population.

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